Tu seras mon arbre, une réécriture de mythe

J’ai récemment découvert le court roman Tu seras mon arbre de Valentine Goby et illustré par Frédéric Rébéna. J’ai d’abord été attirée par la couverture rouge et le regard hypnotique blanc du personnage féminin sur la couverture. Son titre, sous forme de phrase affirmative me rappelait un texte d’Ovide lu récemment. Les feuilles et branches entourant le corps de la jeune fille qui me fixait du regard finirent par me convaincre qu’il devait y avoir un lien avec le mythe de Daphné.

Cela fait plusieurs jours que Daphné est suivie par un homme insistant. Où qu’elle aille, pas moyen de lui échapper. Elle a beau répéter « laisse-moi » sous toutes ses formes, il n’entend rien et se fait de plus en plus pressant. Jusqu’où ira-t-il pour obtenir d’elle ce qu’il veut?

Ce court roman graphique pose d’emblée une ambiance pesante par son dessin appuyé et sombre. Il entraîne le lecteur sur les pas de Daphné, fuyant à ses côtés dans une ville contemporaine oppressante et labyrinthique. Cette jeune fille ressemble à toutes les celles d’aujourd’hui : indépendante, libre, pleine de sève. Malgré tout, sa voix, ses « non » ne sont pas entendus par son poursuivant qui refuse de comprendre.

Valentine Goby reprend ici le mythe de Daphné, jeune nymphe poursuivie par le dieu Apollon, qui se refuse à lui et est contrainte de réclamer d’être transformée en arbre pour lui échapper définitivement. Aujourd’hui, quand l’actualité met enfin en lumière le harcèlement de rue, la violence et la pression quotidienne exercée sur les femmes, même dans les société les plus libres, le mythe de Daphné prend tout son sens. Le récit de Valentine Goby, soutenu par les illustrations au fusain, fait progressivement ressentir au lecteur l’angoisse de cette poursuite.

J’ai particulièrement aimé cette réécriture qui ne se contente pas de reprendre le motif de la poursuite mais conteste le sens même du mythe, écrit dans une société très patriarcale, où la culture du viol s’imposait dans la mythologie comme dans les rites traditionnels. Dans le mythe, retranscrit par Ovide dans Les Métamorphoses, Apollon rend hommage à Daphné en faisant d’elle son arbre sacré, le laurier. Ici le récit s’achève sur un cinglant « ce n’est pas vrai », comme une ultime contestation. En effet, aucune femme ne peut acquiescer à sa prise par la violence. Le laurier est d’ailleurs particulièrement symbolique, l’autrice rappelant sa toxicité.

Abondamment représenté dans l’art depuis l’Antiquité, le mythe de Daphné semble aussi réécrit par le fusain de Frédéric Rébéna. La version la plus connue est celle sculptée par Le Bernin. Il est intéressant que cette sculpture baroque ait un sens moralisateur. En effet, un vers du cardinal Maffeo Barberini, protecteur du Bernin, est gravé sur le socle de la sculpture : « Tel qui court après les plaisirs fugaces s’emplit les mains de feuilles mortes ou cueille des fruits amers. » La sculpture met donc en scène la vanité du désir et la désillusion qui accompagne les plaisirs des sens. Daphné devient en quelque sorte une allégorie de la vertu. Là, encore une vision très patriarcale de la relation entre la femme et le désir. Dans les dessins de Frédéric Rébéna, il ne reste que la violence du désir de possession de certains hommes.

Derniers points notables, Valentine Goby inscrit Daphné dans une longue lignée de femmes et de personnages littéraires, toutes marquées par le sceau du silence, du cri inaudible. L’écriture âpre de cette autrice que j’aime beaucoup frappe juste.


Tu seras mon arbre de Valentine Goby et Frédéric Rébéna, éditions Thierry Magnier

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